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Tout est calme dans les hauteurs (jusqu'au 4 juillet)

le  18/06/2026   au théâtre du Rond-Point - salle Renaud-Barrault, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris (du mardi au vendredi à 20h et samedi à 19h)

Mise en scène de Jean-François Sivadier avec Nicolas Bouchaud, Norah Krief, Frédéric Noaille, Juliette Bialek et Valérie de Champchesnel écrit par Thomas Bernhard




Intérieur cossu, des tableaux posés au sol, face au mur, une table remisée attestant de la récente installation des occupants dans les lieux, une superbe villa dans les préalpes bavaroises. « Ici, nous sommes heureux », robe dorée, Anne Meister, femme de Moritz Meister proclame son plaisir à la jeune étudiante venant interroger son mari dans le cadre de sa thèse. Ce bonheur, ce n’est pas pour elle, c’est pour son époux. Dés les premières minutes, et sans détours, on sait en effet que la première admiratrice de l’écrivain autoproclamé génial, c’est elle, sa femme. Anne Meister sature ainsi l’air de ses mantras, sorte d’hommage rendu à ce demi-dieu dont elle décline tous les talents d’un répétitif « mon mari ».
Il tarde un peu à arriver, ce mari génial, ce qui permet à son épouse d’accabler encore un peu plus la jeune étudiante de son torrent verbal et unilatéral à la la gloire de son époux. Mais le voici qui arrive enfin de ses ruches, car « c’est des abeilles que [lui] viennent les idées » et le miroir conjugal voit ainsi débarquer l’objet de son admiration. Moritz Meister est fat, cuistre, et parfois inélégant, lorsqu’il s’adresse à l’étudiante : « que vous êtes jolie, on ne dirait pas que vous avez fait des études ». Car Moritz n’aime que lui-même. Et lorsque par hasard, il cite sa femme en exemple, c’est pour constater l’évidence du choix qu’elle a fait de sacrifier sa carrière au profit de sa gloire à lui.
La jeune étudiante est bientôt rejointe par un journaliste. Mais l’un comme l’autre ne sont que des réceptacles à l’incessant discours des deux époux Meister. Et Moritz Meister, parle, parle et pérore. Ses propos vidés de tous sens deviennent glaçants lorsqu’il évoque ce lieu où ils se sentent si bien, un bien qui appartenait autrefois à des « juifs » et que la ville, désormais propriétaire, a mis à leur disposition. Meister y déroule un antisémitisme sans complexe, non contredit, presque bonhomme, ce qui fait frémir le spectateur.
Le duo vire parfois au clownesque car dans la démesure et la grossièreté que développe l’écrivain et son double conjugal, il n’y a aucune limite : et si Meister explose soudain de colère, c’est pour redescendre aussitôt, révélant ainsi la vacuité de son propos et de ce pseudo-savoir qu’il se targue de développer. Parce que Bernhardt est habile, il ne nous offre ici finalement qu’un immense monologue monographique consacré au génial Meister, auteur d’une tétralogie littéraire, en 2000 pages et 428 chapitres. Une lecture proposée par Moritz Meister nous en révèle l’essence : le livre boursouflé n’est qu’une excroissance de l’auteur dans laquelle il n’entreprend rien de moins que de narrer les moindres faits minuscules de son existence.
Voici donc une trilogie de l’autocélébration bouclée : Moritz lui-même, sa femme, et son livre ne sont finalement que trois miroirs réfléchissants d’une vanité et une fatuité parfaitement assumées. Génial duo que ces deux comédiens, Nicolas Bouchaud, qui incarne un Meister en clown grotesque, et Norah Krief, en épouse confite d’admiration pour cet homme en lévitation devant son auto-célébration. Même si les autres personnages ne sont au plus que de quasi-muets et faire valoir au propos de l’écrivain, force est de constater que Juliette Bialek (qui incarne Mademoiselle Werdenfels, l’étudiante) et Frédéric Noaille (le journaliste), arrivent à faire exister leurs personnages. Effet de la première ou volonté de Jean-François Sivadier, on a toutefois le sentiment d’un manque de cohérence dans la mise en scène : à côté de l’énormité des propos de l’écrivain et du parti-pris de son jeu tragiquement grotesque, on cherche une unité à l’ensemble.
En voyant la distribution à plusieurs personnages, on pensait peut-être assister à un véritable dialogue entre des personnages de consistance égale. Peine perdue : Bernhardt dénonce ici les faux-nez de la prétention intellectuelle (sûrement autrichienne) et si Moritz et sa femme ont l’apparence de bourgeois fats mais pas antipathiques, les propos qu’ils tiennent sont nauséabonds. Si tout est calme dans les hauteurs, on y respire apparemment ici un air vicié.

Eric Dotter



 
 
 
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