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Le parfait manuel (jusqu’au 30 mai)
le 30/04/2026
au
théâtre de Belleville, 16 passage Piver 75011 Paris (mercredi et jeudi à 19h, vendredi et samedi à 21h15, et dimanche à 15h)
Mise en scène de Mariana Lezin avec Pauline Vaubaillon, Paul Tilmont et Brice Cousin écrit par Mariana Lezin et Paul Tilmont
C’est comme un grand barnum : des marches menant à un podium, une rampe lumineuse, et trois artistes de cirque qui se présentent à nous. Revêtus de leurs uniformes, ils introduisent le spectacle sous les projecteurs et d’un énergique salut trilingue à la « Cabaret ». Au tambour, au hautbois ou à la guitare, le massif moustachu, la femme à la voix gouailleuse et l’homme discret nous annoncent le meilleur, ou le pire… « Détendez-vous, et plongez avec nous dans les coulisses du pouvoir » ! L’annonce est prometteuse ; rien de moins que 10 commandements pour devenir un vrai dictateur. « Souffler sur les braises de la peur » ; « Eradiquer l’hémorragie » ; « débarrasser le pays de [cette] vermine » : tous les slogans sont être réunis pour anesthésier et soumettre, briser les résistances, annihiler les volontés. L’homme discret, devient une sorte de Macbeth, dictateur sanglant qui a le soutien d’une Lady qui ne serait pas sa femme mais sa sœur. Les artistes de cirque se sont mués en sinistres clowns du jeu du pouvoir. Ce que l’on nous propose ici c’est un pseudo nouveau monde à venir. Un monde apparemment idéal, mais pour qui ? Sorte de digest ou de syncrétisme de tout ce que le pouvoir autoritaire produit de fiel, « Le parfait manuel » déroule le sanglant court des évènements menant à l’inéluctable. Pas de choc, pas de coup d’état, juste un « glissement » comme les nomment l’autrice et l’auteur. Dans une forme originale, où le dictateur n’est finalement qu’un comédien ou au pire un pantin maniant à son seul profit des mots vidés de leur sens, le spectacle déroule un vaste panorama allant de la Grèce antique à l’Amérique trumpiste, ou à la Chine capitalisto-dictatoriale, en passant par les idéologies extrêmes distillées dans nos démocraties occidentales. Hormis le recours à l’Antiquité, pas de référence ouvertement historique ici. Comme l’écrivent Mariana Lézin et Paul Tilmont, qui ont initié le spectacle : « il ne s’agit pas de reproduire l’histoire mais d’en révéler les mécanismes persistants, les ressorts universels ». Si l’on regrette un peu le manque de progression dramaturgique évidente, un peu écrasée par le foisonnement des idées, on salue la performance des trois comédiens, et on est saisis par l’évolution lente vers la soumission qui marque le spectacle. Lorsque la conscience s’éveille, il est trop tard : les trois sympathiques circassiens se sont mués en grimaçants manipulateurs d’une pensée uniforme, visant à endormir les consciences. Ecriture, jeu des trois comédiennes et comédiens (Pauline Vaubaillon, Brice Cousin, et Paul Tilmont, le co-auteur), mise en lumières, en musique et en espace, tout concourt à faire de ce spectacle sur le pouvoir, un moment notable dans l’expérience du spectateur. Alors que la fin de saison s’annonce, et que déjà pointe Avignon, force est de constater que le thème du pouvoir est au cœur des préoccupations du théâtre actuel, tel qu’on a pu le voir à Paris depuis la rentrée de septembre 2025. Une façon de préparer la réflexion sur les échéances à venir dans le paysage politique Français !
Eric Dotter
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