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Une censure sachant chanter (jusqu’au 26 mai)
le 21/04/2026
au
théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-lard 75004 Paris (lundi et mardi à 19h)
Mise en scène de Nicolas Guilleminot avec Julie Autissier et Raphaël Callandreau écrit par et composé par Raphaël Callandreau
Elle s’appelle Zoé Dutilleul et a une conception de la liberté tout à fait à elle : entre ses élus, le public et les artistes, cette élue en charge de la programmation culturelle de Paris Centre est prudente, très prudente. Alors, elle fait attention, très attention aux spectacles qu’elle programme. Censure ? « Mais non, voyons, on n’interdit pas, qui y songerait », répond Zoé à Armand qui l’interpelle. Mais il n’en reste pas moins que pour ne pas déplaire, il est de bon ton pour l’élue de bannir certains titres de l’affiche des salles dont elle a la responsabilité. Entre Armand, le spectateur anonyme (mais l’est-il vraiment ?), et Zoé, l’élue, il y a une divergence de point de vue, ce qui ne les empêchera pas de se rejoindre, qui au piano, qui au chant, et de faire défiler près de 29 chansons de variété française des années 1910 à nos jours, autant de titres sacrifiés sur l’autel de la bienséance ou de la sensibilité politique. Saviez-vous par exemple qu’une chanson apparemment aussi anodine que « Les jolies colonies de vacances » de Pierre Perret écopa d’un bannissement radiophonique ? On apprend en effet dans le spectacle qu’Yvonne de Gaulle, la très prude épouse de son Général de président, avait été choquée par les fort sulfureuses paroles de cette chanson à vocation rigolarde. On laissera le lecteur seul juge des paroles incriminées : « Hier, j’ai glissé de sur une chaise / En faisant pipi dans le lavabo / J’ai le menton en guidon de vélo / Et trois canines au Père Lachaise ». On a connu plus attentatoire aux bonnes mœurs. Raphaël Callendreau au piano, sage silhouette de parfait jeune homme de bonne famille, et Julie Autissier au chant, et parfois aux instruments, pas si guindée qu’on pourrait le croire, forment un parfait duo : le sourire et parfois le rire font irruption dans cette sorte de cabaret qui fait défiler tous les thèmes qui ont mobilisé la censure : antimilitarisme, allusion aux substances illicites, anticléricalisme, de « Jésus Christ est un Hippie », étonnant titre chanté par Johnny Halliday à « Hexagone », hymne dédié à la haine du « beauf » par Renaud, tout un palmarès de chansons interdites défile et on écoute avec délice l’habileté des paroliers pour suggérer tout en disant, créant ainsi une complicité avec l’auditeur, ici spectateur. On redécouvre avec plaisir certains titres un peu oubliés (Mangez-moi de Billy ze Kick, la chanson de Craonne, hymne contestataire datant de la première guerre mondiale), et on découvre certains titres inédits signés du pianiste et co-comédien du spectacle Raphaël Callendreau. L’inventivité du co-auteur du spectacle se fait alors encore plus sentir que dans les arrangements du répertoire existant : le pianiste se révèle ainsi digne héritier de Debussy et Poulenc, développant au piano toute une gamme d’altérations subtiles dans les mélodies sur lesquelles il pose les trois chansons inédites qu’il nous propose. Bien sûr, l’amour et le sexe se taillent la part belle dans ce spectacle pétillant, simple et soigné. Et alors, le duo des deux comédiens/musiciens/chanteurs se fait plus chaud, plus intime. On jubile alors à l’écoute de certains titres, à l’exemple du savoureux « comprend qui peut » du très malicieux Bobby Lapointe. Habile mélange entre la chanson et le jeu, « une censure sachant chanter » propose un moment d’exception qui ne néglige ni le jeu, ni la qualité de la mise en scène de Nicolas Guilleminot. Une mention spéciale à Mathilde Monier, dont les lumières viennent ajouter une note à ce spectacle complet. Et s’il n’y avait qu’une raison pour aller voir se spectacle, en dehors du sourire qu’il provoque, ce serait la découverte de cette « marseillaise de la paix » signée des élèves de l’école primaire de Cempuis.
Eric Dotter
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