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La bande originale de nos vies (jusqu’au 25 avril)
le 09/04/2026
Mise en scène de Eugénie Ravon avec Nacima Bekhtaoui, Nathalie Bigorre, Colombine Jacquemont, Eugénie Ravon et Nanténé Traoré écrit par Eugénie Ravon et Kevin Keiss
La proposition d’Eugénie Ravon et Kevin Keiss était fort séduisante. Avec « la bande originale de nos vies », la metteuse en scène et son auteur nous proposaient rien de moins que de rechercher nos « hymnes intimes » et nos « Madeleine de Proust intérieures ». Avec l’évocation d’un spectre musical allant de César Frank à Aya Nakamura, de Michel Legrand à Oum Khaltoum, on se préparait à un voyage, au féminin, dans un univers musical bigarré et aussi divers que les parcours des 5 femmes réunies sur le plateau. Nacima, Nathalie, Colombine, Eugénie et Nanténé, cinq comédiennes parlant en leurs noms, se replongent ainsi dans leurs souvenirs, leurs enfances, leurs chocs positifs et négatifs rappelés par ces « tubes » qui les ont marquées. Sur scène, deux écrans, une forêt de micros rassemblés dans un coin, et trois fauteuils de cinéma. Une jeune femme s’avance d’abord, elle, c’est Nacima. Son tube, ou plutôt, ses tubes, c’est Fayrouz du côté de sa mère, et Ennio Morricone du côté de son père. Son choc, ce sera la découverte de M6 et de ses clips musicaux. Elle nous prévient : « on va se mettre tout de suite d’accord, ce n’est pas un spectacle ». Et hélas, le spectateur que nous sommes en convient : le jeu de Nacima (la comédienne Nacima Bekhtaoui), n’est pas tenu, le texte flotte comme un mauvais seule-en-scène, comme s’il était paresseusement improvisé. C’est long trop long, on a l’impression d’une comédienne laissée à l’abandon par sa metteuse en scène. Rassurons le spectateur, elle offrira la démonstration de son talent ensuite. Mais bientôt, la jeune femme cède sa place à ses ainées : une grande femme (Eugénie Ravon), déployant sa robe comme les ailes d’un grand oiseau, répond aux multiples questions ; c’est Barbara. Entre imitation et incarnation comique, le spectacle décolle un peu. Il évolue ensuite et monte d’un cran : c’est désormais Colombine (Colombine Jacquemont) qui s’exprime avec le seul langage qu’elle maitrise : la musique. Enfin, sous ses doigts, le clavier, et sous sa voix, les grands textes (Sanson, Berger, Legrand) nait alors l’émotion jusqu’alors absente du plateau. C’en est sûrement trop pour la mise en scène qui rompt le charme en introduisant d’inutiles mouvements d’accessoires, de lumières et de machines. Ce sera ensuite le tour de l’émouvante Nathalie (Nathalie Bigorre) de conter son enfance de fille d’un mélomane absolu, grandie comme musicienne et chanteuse. Pour Nanténé (Nanténé Traoré), c’est le grand écart entre la musique bretonne de sa grand-mère et les grandes chanteuses noires auxquelles elle s’identifie. Devant Nina Simone ou Whitney Houston, son émotion et son jeu, non canalisés non plus, sont un peu emphatiques. Dommage pour l’expression de son talent, que l’on devine grand. C’est bien là le problème essentiel de ce spectacle : chacune des comédiennes s’exprime sans aucune interaction, ni avec ce qui l’a précédée, ni avec ses sœurs de plateau. Chacune raconte sa petite histoire, encombrée par les trop nombreux accessoires et changements de costumes souvent sans signification théâtrale. Si beaucoup de chansons sont en direct, et plutôt interprétées avec justesse, elles sont parfois diffusées sous forme d’enregistrement sans que l’on comprenne toujours pourquoi. Quant au texte, sans talent particulier, il manque son but et reste un banal récit individuel sans dimension universelle. Cabaret foutraque, mise en scène non tenue, texte inabouti, on ne sait comment désigner cet objet scénique dont on saisit l’intention mais pas forcément la réalisation. Chanteuse plus que comédienne, comédienne ne sachant pas chanter, pure musicienne à la voix mélodieuse, stand-upeuse égarée, chacune vient y poser son talent et les limites affirmées de son talent, laissant le spectateur faire son petit marché et trouver son interprète préférée. Concernant l’auteur de ces lignes, aucune hésitation : c’est un duo gagnant entre Eugénie Ravon, immense silhouette vêtue d’un chapeau mexicain, évoquant de manière hilarante son choc devant « Viva Zapata », et Colombine Jacquemont, fort talentueuse musicienne et chanteuse qui, malgré un jeu théâtral un peu fragile parvient à émouvoir. « La bande originale de nos vies » déploie trop de moyens scéniques sur une écriture inaboutie pour convaincre un spectateur exigeant. Le spectacle reste toutefois une carte de visite individuelle pour chacune des comédiennes.
Eric Dotter
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