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En attendant Godot (jusqu’au 3 mai)
le 08/04/2026
au
théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin 75018 Paris (du mardi au samedi à 21h et dimanche à 15h)
Mise en scène de Jacques Osinski avec Jacques Bonnaffé, Denis Lavant, Aurélien Recoing et Peter Bonke écrit par Samuel Beckett
Un plateau quasi-nu. A l’exception d’un arbre famélique, réduit à son simple tronc et une seule branche. Deux silhouettes se détachent, clownesques : l’un des hommes est petit, vif, le cheveu en bataille dépassant de son feutre, et l’autre, plus grand, plus posé, un chapeau également posé sur son crâne dégarni. Ils attendent Godot, on le sait. Godot ne viendra pas, on en est averti car « en attendant Godot » est LA pièce de Beckett qui lui apporta le triomphe et la reconnaissance dès sa publication en français en 1952, et sa création sur scène l’année suivante. Ce sont donc deux vagabonds qui sont bloqués là, sur cette « route de campagne avec arbre » comme le stipule l’indication de scène de l’auteur. Impossible de partir car ils attendent un mystérieux Godot, leur potentiel sauveur. Entre Vladimir que son compère appelle Didi (Jacques Bonnaffé) et Estragon alias Gogo (Denis Lavant), c’est un lien indéfectible, indéfinissable. Entre eux, un rien, un vide, l’attente. Alors, ils le remplissent avec des petits riens, construisant ainsi un univers foutraque, absurde puisque c’est ainsi que l’on a défini le théâtre de Beckett. Pas d’action, alors les mots construisent un monde dans lequel « rien ne se passe, rien ne vient ». Parfois, un homme traverse l’attente de Vladimir et Estragon. II s’appelle Pozzo, sorte de cow-boy faisant claquer son fouet, il tient au bout d’une corde à nœud coulant un vieillard portant ses bagages. Vladimir et Estragon se retirent alors un peu du jeu et c’est une parenthèse de surréalisme débridé et inquiétant qui est ouverte dans le jeu. De Pozzo, on ne comprend pas grand-chose : est-il échappé du cirque ? Qui est son esclave à qui il donne des ordres d’un seul mot ? Muet puis logorrhéique, l’esclave se révèle aussi dangereux qu’inquiétant. Et le maitre d’abord froidement violent devient amnésique. Dés cette incursion du non-récit dans « En attendant Godot », on a le sentiment de tenir la substance de la mise en scène de Jacques Olinski : le texte et seulement le texte, le jeu, et exclusivement le jeu. Et qui dit jeu, suppose comédiens : Il est à peine nécessaire de mentionner à quel point Lavant et Bonnaffé sont brillants : là où le premier va chercher son jeu dans une corporalité héritée du cirque et du clown, Bonnaffé offre avec talent une relative bonhommie et le calme d’un personnage plus mature que son compère. Ca fonctionne parfaitement et l’attachement un peu théâtralisé des deux amis de 50 ans attire un sourire d’affection. Mais le duo maître/esclave insuffle aussi avec talent le malaise certainement voulu par Beckett : Aurélien Recoing incarne un inquiétant Pozzo, sorte de monsieur Loyal à chapeau autoritaire et cinglant et Peter Bonke, porteur mutique et résigné. On est assez glacé par la perversité et la violence de la relation, considérée comme normale par les protagonistes. Côté spectateurs, l’ennui n’est pas absent de ce spectacle de plus de deux heures, mais soyons clairs, c’est inhérent à l’expérience de l’attente vécue par les personnages. Facétie du metteur en scène, Jacques Osinsski, de longs espaces de silence sont ménagés au sein des répliques, ce qui intensifie encore le sentiment de transe théâtrale qui traverse le spectateur. On pourrait croire qu’une pièce datant de 70 ans est aujourd’hui datée mais il n’en est rien, et dans le monde tel qu’on le vit, on a envie de retenir une réplique du texte de Beckett : « Nous naissons tous fous, mais quelques-uns le demeurent ». Au moins les fous de Beckett sont-ils inoffensifs !
Eric Dotter
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