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La découvreuse oubliée – Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21 (jusqu’au 29 mars)
le 30/01/2026
au
théâtre La Reine Blanche, 2bis Passage Ruelle 75018 Paris (du mercredi au vendredi à 19h, samedi à 18h et dimanche à 16h)
Mise en scène de Julie Timmerman avec Marie-Christine Barrault, Marie Toscan, Matila Malliarakis et Mathieu Desfemmes écrit par Elisabeth Bouchaud
Nous sommes en Aout 1956, Marthe Gautier a 31 ans, elle vient d’intégrer le laboratoire du professeur Turpin qui travaille sur ce qu’on appelle alors le « mongolisme ». Et ça n’est vraiment pas la gloire pour la jeune chercheuse : les moyens sont limités, son laboratoire est délabré et le microscope qu’on lui a alloué est loin d’être performant. Marthe Gautier a été embauchée pour sa spécialité : la culture cellulaire. Alors, à défaut de donneurs, elle utilise son propre sang pour le mettre sous plaquette et le comparer aux tissus prélevés sur des malades affectés de ce que l’on n’appelle pas encore la trisomie 21. Car c’est justement sous ses lamelles que la chercheuse découvrira que tous les patients atteints de cette affection invalidante sont dotés d’un chromosome 21 non pas double mais triple. Démonstration est faite : la trisomie 21 est découverte et la maladie est bien génétique. Mais nous sommes dans les années 50, et l’heure n’est pas à la reconnaissance des femmes : Jérôme Lejeune, son collègue de laboratoire, va donc proposer à Marthe Gautier de porter les lamelles, fruits de ses observations lors d’un de ses voyages au Danemark, et de valoriser ainsi la découverte…Il le fera à son seul profit et Marthe verra son nom, mal orthographié, et relégué en troisième position dans la publication dont le bénéfice lui revenait pourtant de plein droit. Avec « la découvreuse oubliée », Elisabeth Bouchaud, autrice du texte, et directrice de la Reine Blanche qui accueille la pièce, aborde ici le 4ème chapitre du premier volet de sa série consacrée aux scientifiques femmes oubliées, non reconnues, écartées des honneurs. Elle s’est adjoint la collaboration de Julie Timmerman à la mise en scène. Les deux femmes nous proposent ici une écriture pleine de finesse, valorisée par une mise en scène et en espace particulièrement convaincante. On y voit une Marthe Gautier contemporaine nous racontant sans acrimonie l’histoire de son escamotage par un collègue indélicat. C’est Marie-Christine Barrault qui, avec gentillesse et douceur, pousse symboliquement son double jeune (joué par Marie Toscan) pour l’introduire dans le laboratoire où elle fera sa découverte. Après avoir incarné Marie Curie à la télévision il y a des années (c’était en 1991 dans un téléfilm de Michel Boisrond), voici que la comédienne met à nouveau son talent au service d’une femme de science. Elle est fort convaincante là où son double jeune offre un jeu parfois hésitant. Côté hommes, c’est Matila Malliarakis qui incarne avec sobriété un Jérôme Lejeune que ni l’autrice ni la metteuse en scène n’ont voulu présenter comme un « salaud ». Même si son apport a été mince, Jérôme Lejeune n’a pas été totalement inutile dans la découverte. Incarnant le professeur Turpin, et bien d’autres rôles, on retrouve avec bonheur Mathieu Desfemmes, parfait caméléon et comédien fétiche de Julie Timmerman. Le plateau est sobre et d’ingénieuses projections accompagnent les sauts temporels de l’action : depuis 1950, début de l’internat de la jeune Marthe (qui était née en 1925) jusqu’en 2014, où elle fut empêchée par des huissiers de tenir une conférence consacrée à sa découverte. C’est peut-être là toute la force du récit de « La découvreuse oubliée ». Là où les précédentes pièces d’Elisabeth Bouchaud trouvaient un point final avec les applaudissements du public, celle-ci trouve un prolongement jusqu’à aujourd’hui, bien après le décès des protagonistes (Jérôme Lejeune était décédé en 1994 et Marthe Gautier est morte en 2022). Au-delà de son engagement scientifique, Jérôme Lejeune était en effet un fervent catholique, reconnu par le Pape, et opposant farouche à une méthode qui aurait permis de détecter en amont une anomalie génétique, et ainsi favoriser une interruption volontaire de grossesse. On comprend à quel point la découverte de Marthe Gautier est venue heurter son questionnement de catholique rigoriste, père de 5 enfants. On comprend également que ni la fondation Lejeune, apparemment l’une des principales associations du mouvement pro-vie en France, militant contre l’interruption volontaire de grossesse (IVG) et l’euthanasie, ni les héritiers de la famille Lejeune n’ait été enchantés à la lecture de la pièce. Allez donc voir cette pièce claire et pédagogique. Scientifique, éthique, humaine, elle offre une lecture sans manichéisme, et à trois niveaux d’une découverte qui a enfin permis la compréhension d’un lourd syndrome affectant aujourd’hui plus de 50 000 personnes en France.
Eric Dotter
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