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Makbeth (jusqu’au 13 décembre)
le 20/11/2025
au
théâtre du Rond-Point (salle Renaud-Barrault), 2bis avenue Franklin Roosevelt 75008 Paris (du mercredi au vendredi à 19h30 et samedi à 18h30)
Mise en scène de Louis Arène avec Louis Arène, Sophie Botte, Lionel Lingelser, Delphine Cottu, Erwan Tarelt, Olivia Dalric, Anthony Martine et François Praud écrit par Louis Arène et Lionel Lingeslser (d’après l’œuvre de William Shakespeare)
Bataille rangée, bataille de toutes les batailles, synthèse de tous les combats voyant s’affronter tous les guerriers de tous les siècles : c’est par cette scène puissante que débute Makbeth, l’adaptation très libre mais tellement vivante du texte de Shakespeare par Louis Arène et Lionel Lingeslser. Derrière tout combat sanglant, il y a une lutte pour le pouvoir, et Makbeth n’y fait pas exception. Bien sûr, à l’origine, il y a la version de Shakespeare, narrant la victoire de Macbeth, chef de l’armée d’Ecosse, qui croisant un oracle qui lui avait prédit la couronne, se voyait déjà roi. Un roi, il y en a déjà un, alors, le couteau parlera. Macbeth chassera jusqu’à la descendance de celui dont il a pris la couronne. De la bataille, on a dit quelques mots plus haut mais victoire ou pas, elle n’installera pas la paix, bien au contraire. Sous la couronne, la folie, Macbeth deviendra un dictateur sanguinaire, fort bien secondé (ou manipulé ?) par Lady Macbeth. Alternant les mots de Shakespeare et une langue moderne, Louis Arène et Lionel Lingelser font le choix d’une modernité parfaitement assumée et naturelle. Chez eux, le « k » a remplacé le « c » dans Makbeth, comme pour signifier de manière encore plus évidente les libertés prises avec le texte. La langue claque ici comme les culasses des fusils et la poésie de Shakespeare alterne avec celle de notre siècle, sans que l’on songe à s’en offusquer. Il faut dire qu’elle est portée par la fièvre créatrice des comédiens, au premier rang desquels le sanglant Makbeth, incarné avec folie et démesure par Louis Arène et Lady Makbeth, à laquelle Lionel Lingelser prête sa silhouette altière et son jeu vénéneux. On pourrait aussi mentionner le sinistre fou du roi bondissant et cabriolant incarné par l’athlétique Erwan Tarelt, venu tout droit du cirque. Mais il faudrait citer aussi toute la distribution tant le talent est partagé par toute la troupe. On l’a dit, Makbeth ouvre sur une bataille digne des films à grand budget et c’est peu de dire que l’image trouve ici une place de choix : apparition descendant des cintres, masse de corps emmêlés accouchant d’un être nu et vil : les créateurs de ce spectacle complet sont allés puiser certaines de leurs images dans la cinématographie mondiale. On mentionnera ici aussi le travail hallucinant fait sur les éclairages. Plus que de lumières, on a envie ici de parler de pinceaux, composant et recomposant l’espace en permanence (grâce en soit rendue à Jérémie Papin et Victor Arancio). On ne peut citer ici la totalité des talents mis en œuvre, mais on terminera quand même cet inventaire de la créativité avec les masques (signés Louis Arène lui-même) qui offrent aux personnages l’inquiétante étrangeté des pantins déformés d’un film d’horreur. Que l’on se rassure, le rire n’est pas absent de ce « théâtre de la cruauté ». Consciente de la vision noire proposée ici d’un pouvoir absolu qui corrompt absolument, la troupe du Munstrum Théâtre offre régulièrement une porte de sortie à un rire salvateur. Mais si l’on rit, c’est en toute conscience que ce qui se joue ici sur scène se joue ailleurs « en vrai ». Si Makbeth n’avait été que la simple mise en scène d’un texte vivant et contemporain se contentant de souligner en rouge ce que Shakespeare avait écrit, ça aurait été un bon spectacle. Si, sur la scène du Théâtre du Rond-Point, nous avions assisté à un spectacle visuellement flatteur, nous en aurions été contents, mais Makbeth combine la forme et le fond, mettant d’accord un public de toutes générations. Le Makbeth de Arène et Lingelser séduit, mais sans hypnotiser, et c’est donc en toute conscience que l’on prononce à la sortie de la salle le terme de « chef d’œuvre théâtral ».
Eric Dotter
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